4L magazine n°66

La « 4L » est-elle en train de devenir voiture de collection ? Ce serait la pire chose qui pourrait lui arriver. Nous la pensions préservée de cet accident de carrière, mais quelques signaux nous font craindre une inversion de tendance. Depuis déjà deux ans, le montant des transactions entre particuliers gigote dangereusement. Il ne se stabilise pas. Il ne baisse pas. Il monte. Lentement, mais sûrement. Dans certaines ventes aux enchères, la « 4L » commence à montrer le bout de sa calandre. Ce n’est pas bon signe. Comprenons-nous bien. Il est normal que des exemplaires exceptionnels par leur historique – donc leur rareté – atteignent de gros prix. De là à payer 34 500 euros une Sinpar 1986 ex-Gendarmerie, certes magistralement restaurée, comme ce fut le cas chez Bonhams au mois de février 2018, il y a une marge.

Le danger revêt toujours la même apparence et porte le même nom : spéculation. Dans les maisons de ventes, nous avons vu récemment s’échanger des Savane « correctement restaurées, sans plus » dans la zone des 7 000 euros. Une R4L 1962 « très moyenne de carrosserie » a fait 6 800 euros en Allemagne. Ce sont des cas isolés, mais le phénomène peut rapidement devenir contagieux. La mignonne 4 CV a mis du temps avant de devenir une voiture « bankable » mais elle y est parvenue. Il y a dix ans, elle était plus qu’abordable. Aujourd’hui, à moins de 10 000 euros, n’espérez pas trouver un exemplaire correctement restauré. Pas une merveille, simplement quelque chose de présentable. Il ne faudrait pas que la « 4L » emprunte le même chemin.

Comme il ne faudrait pas qu’elle soit atteinte du « syndrome 2 CV » qui a perverti le marché de cette voiture innovante et extraordinaire, devenue inabordable. À force de voir s’adjuger des voitures à 20 000 ou 30 000 euros tous les mois dans des ventes hautement prestigieuses, le propriétaire « normal » d’une 2 CV « normale » a changé de mentalité et alourdi la note. Il est aujourd’hui fondé à en demander un prix exorbitant, au prétexte qu’il détient non pas une automobile, mais un objet de collection. Il s’est créé autour de la 2 CV un phénomène de mode qui ne s’évanouira pas de sitôt. Quelle que soit sa voiture quotidienne, la femme ou l’homme qui roule le week-end en 2 CV possède toutes les entrées, détient tous les codes, est admis dans tous les cénacles. Tant mieux.

Ce qui sauvera la « 4L », nous l’espérons, c’est justement son pedigree d’anti-star, son côté « au-dessus des modes » qui fait qu’on ne la remarque pas, qu’on ne la trouve ni belle ni laide, qu’elle n’est pas décapotable et ne se tord pas dans tous les sens quand on la remue. C’est une bagnole, une vraie de vraie, une rustique. Nous ne le répéterons jamais assez : dans toute l’histoire de l’automobile française, elle occupe la deuxième place des ventes derrière la Peugeot 206. Pourtant, où sont les « 4L » ? Vous en voyez circuler beaucoup ? Il s’en est fabriqué plus de huit millions. Où sont-elles ? Citroën n’a produit que 3,8 millions de 2 CV Berline et pourtant, nous avons l’impression qu’elles sont toutes vivantes.

D’un côté, nous aimerions que notre petite Renault soit reconnue à sa juste valeur. De l’autre, nous voudrions qu’elle reste dans l’anonymat relatif où elle se complaît depuis des années. Le royaume de la discrétion, l’entre-soi, la patrie de la « non-frime ». Si elle devait en sortir un jour, ce serait pour devenir une voiture de collection. Pas de collectionneurs. Espérons que cela n’arrivera jamais.
Philippe Hazan, rédacteur en chef

Pour voir le sommaire complet et commander en ligne ce numéro de 4L magazine en version numérique ou en version papier, allez sur la boutique officielle de 4L magazine